Suite aux résultats des élections générales espagnoles du 20 décembre, aucune majorité claire ne se dégage de la Chambre des députés. Face à la fragmentation politique du pays, le qualificatif « ingouvernable » est celui qui revient le plus dans les analyses de la presse, espagnole comme étrangère. Cette situation inédite dans l’histoire contemporaine de l’Espagne n’est pas sans poser de nombreuses questions.

Le système électoral a-t-il favorisé cette fragmentation politique ?

Le système électoral espagnol est issu de la loi du 1977 dite de réforme du système politique. Cette loi, votée dans le contexte de la Transition démocratique, alors balbutiante, avait pour objectif principal d’assurer à l’UCD, la formation d’Adolfo Suarez, et, dans une moindre mesure, de faciliter la représentation des grands partis. En pratique, c’est la surreprésentation des zones rurales, peu peuplées qui permet d’atteindre ces objectifs. Si l’on s’en tient au texte constitutionnel, l’élection au Congrès des députés doit se faire à la proportionnelle, avec la province (équivalent espagnol de nos départements, pour faire simple) comme circonscription. La loi organique relative au régime électoral général (LOREG) de 1985 précise ces dispositions : la formule de répartition des sièges sera celle de la loi D’Hondt et les listes doivent dépasser les 3% pour être représentée.

S’agissant du Congrès des députés, 350 représentants sont élus à chaque élection, avec la province pour circonscription. Au total, 102 sièges sont attribués dans le cadre de la province (deux pour chacune des 50 provinces, un pour Ceuta et un pour Melilla). Par ailleurs, 248 sièges sont répartis à la proportionnellement à la population. Les circonscriptions électorales sont diverses :

  • 30 d’entre elles n’élisent que 5 députés au maximum. Elles représentent environ 33% des sièges. En conséquence de la loi électorale, elles sont surreprésentées au Congrès, et favorisent le bipartisme ;
  • 16, modérément peuplées, élisent entre 6 et 9 députés. Elles représentent 34% des sièges ;
  • 6 circonscriptions élisent 10 députés ou plus. Il s’agit en majorité des circonscriptions madrilènes et barcelonaises. Ces députés représentent 33% de l’assemblée. La loi électorale y favorise une meilleure proportionnalité, et donc une plus grande fragmentation de l’offre politique.

Pour faire simple, la loi D’Hondt favorise le bipartisme et le vote utile en ce qu’elle comporte un fort biais majoritaire. Du fait de la taille des circonscriptions électorales, elle a également pour conséquence de favoriser, outre les grands partis nationaux, les offres nationalistes à forte audience provinciale. Cette répartition conduit également à une domination des partis sur la vie politique, puisque le scrutin n’est pas uninominal mais de liste. Par ailleurs, il convient de signaler l’inégalité existant en termes de représentation : les provinces rurales sont surreprésentées. A titre d’exemple, cinq votes dans la province de Barcelone ont le même poids qu’un vote dans la province de Soria, la moins peuplée d’Espagne.

Malgré toutes les précautions prises par les gouvernements de Suarez puis de Felipe Gonzalez (PSOE, 1982-1996), il semble aujourd’hui que le système électoral ne soit plus en mesure de garantir le bipartisme, même s’il apparaît, au vu des résultats, qu’il contribue à favoriser la sous-représentation des partis autres que le PP et le PSOE. La loi D’Hondt est l’une des cibles des nouvelles formations politiques, comme Podemos, qui réclament une réforme électorale d’envergure afin d’assurer une meilleure proportionnalité dans la représentation.

Le PP peut-il gouverner ? et autres questions relatives à la formation d’un nouveau gouvernement

Le PP sort fragilisé de ces élections. Le parti au pouvoir depuis 2011 perd 63 sièges et sa majorité absolue. Néanmoins, avec 123 députés, il demeure le parti majoritaire au Congrès des députés, et conserve également sa majorité au Sénat (124 sénateurs sur 208). Ce résultat devrait logiquement conduire le PP a tenté de former une coalition ou, au moins, un gouvernement minoritaire. Pour cela, il devra obtenir que le PSOE (90 députés) et Ciudadanos (40) s’abstiennent lors du vote d’investiture. Si l’abstention de C’s est plus ou moins acquise, celle du PSOE est peu probable.

En effet, les socialistes ont annoncé vouloir tenter de former une coalition de gouvernement de gauche. Une telle éventualité nécessiterait d’une part un accord entre le PSOE, Podemos, Unidad Popular et le soutien des partis nationalistes basques (PNV, Bildu) et canariens (CC), ainsi que l’abstention des nationalistes séparatistes catalans (ERC, DL). En clair, cela semble bien peu probable également.

Enfin, une dernière possibilité serait un gouvernement de grande coalition à l’allemande entre le PP et le PSOE. Or, la culture politique de l’Espagne, tout sauf disposée au compromis, enterre une telle coalition avant même qu’elle puisse naître. En outre, le PSOE s’assurerait ici de perdre encore un peu plus de voix lors des prochaines échéances électorales, en plus de sa crédibilité, lui qui réalise avec ces élections son plus mauvais score depuis 1975.

Podemos, le grand gagnant de ces élections ?

Avec 69 députés, le parti de Pablo Iglesias semble être le grand vainqueur de ces élections. Lui à qui les sondages promettaient au mieux une quatrième place avec un score compris entre 10 et 15% il y a de cela quelques mois a mené une campagne efficace, lui permettant de talonner le PSOE en voix et, dans une moindre mesure, en siège. Très courtisé, le parti a déjà annoncé qu’il subordonnerait tout soutien à un gouvernement à une réforme constitutionnelle, réforme qui est impossible dans l’accord du PP, qui dispose ici d’une majorité de blocage, au sein des deux chambres. Ce qui complique très clairement la donne.

Si l’on se penche plus en particulier sur les résultats, il convient néanmoins de nuancer le propos. En effet, si les listes affiliées à Podemos ont obtenu 69 sièges, il faut noter qu’il ne s’agit pas d’un ensemble homogène. Tandis que Pablo Iglesias a mené depuis plusieurs mois une vaste opération de recentrage de son mouvement vers la social-démocratie – pour reprendre ses mots – certaines de ses composantes demeurent « à la gauche de la gauche ». C’est notamment le cas de la branche catalane de Podemos (En Comu Podem, 12 sièges), qui a porté il y a quelques mois Ada Colau à la mairie de Barcelone, et des Mareas, la coalition électorale qui soutient Podemos en Galice (6). Par ailleurs, la coalition entre le parti et la plateforme anticorruption Compromis à Valence (9) n’est pas non plus dans la droite ligne du mouvement. Par conséquent, si la croissance de Podemos est incontestable (voire sa victoire ?), son hétérogénéité doit être notée.

Un échec pour Ciudadanos ?

Présenté comme un faiseur de Roi il y a encore quelques semaines, le parti d’Albert Rivera a finalement obtenu 13,93% des voix et 40 sièges. Au vu des derniers sondages, qui donnait le parti avec un score bien plus élevée, en capacité de dépasser le PSOE, ce résultat peut apparaître décevant. D’autant que malgré son programme anti-corruption, le parti n’a semble-t-il pas su profiter des scandales qui ont pu toucher le PP, notamment à Madrid et dans la région de Valence. A Valence, si le PP perd du terrain, il reste majoritaire en voix et en sièges (11, contre 20 en 2011), devant Compromis-Podemos (9), le PSOE (7, contre 10) et C’s (5). A Madrid, en revanche, Ciudadanos progresse par rapport aux dernières élections autonomiques – à noter que le parti avait soutenu l’investiture de la candidate de PP à la tête de la communauté autonome madrilène.

En Catalogne, berceau du parti, Ciudadanos perd du terrain. C’s réalise un score à peine plus élevé que celui du PP (13,05%) et obtient 5 députés, alors qu’il avait rassemblé 17,93% des votes lors des élections autonomiques du 27 septembre. C’est clairement un échec du parti, devancé par En Comu Podem (12 sièges), la gauche indépendantiste (ERC, 9 sièges) et la droite (DL, 8 sièges). Il est également dépassé par les socialistes, qui obtiennent 15,70% des votes, quand ils s’effondraient à 12,74% en septembre. Comment expliquer cette chute de C’s ? Il semblerait que l’enjeu national du scrutin ait contribuer à amenuiser la position de défenseur de l’unité espagnole dans laquelle se complaît Ciudadanos. Le PSC, branche catalane du PSOE, semble lui avoir bénéficié d’une dynamique – très limitée, certes – ayant permis aux partis nationaux de récupérer les voix qu’ils avaient pu perdre dans le cadre autonomique (le PP gagne également près de 75 000 voix depuis septembre).

Les mouvements nationalistes sortent-ils renforcés de ces élections ?

Pour continuer sur la Catalogne, les partis nationalistes séparatistes se présentaient cette fois séparément, contrairement aux élections de septembre. Par conséquent, deux listes ont contribué à éclater le vote nationalistes : la liste ERC obtient 9 sièges (3 en 2011), tandis que la liste de DL – issue de la scission de la coalition historique CiU en deux mouvements dont DL est la composante séparatiste – perd du terrain par rapport en 2011 : alors que CiU avait obtenu 16 sièges, DL n’en gagne que 8. De 19 sièges, les membres de la coalition Junts pel Si, qui est sortie gagnante des élections de septembre, n’en agrège cette fois « que » 17. La différence est tenue, et s’explique sans doute par les enjeux portés par cette élection. Difficile d’en tirer des conclusions à l’échelle autonomique. Néanmoins, le fait que l’abstention de DL et ERC soit nécessaire à l’investiture d’un gouvernement ne comprenant pas le PP pourrait changer la donne, et leur permettre de voir certaines de leurs revendications satisfaites. Certaines, car il est impossible de voir la Constitution modifiée, du fait du poids du PP.

Au Pays basque, la situation est radicalement différente. Fragilisé en 2011, le PNV continue de perdre du terrain en termes de voix ( – 20 000), mais la loi électorale lui permet, en tant que parti ayant agrégé le plus de votes, de gagner un siège par rapport aux dernières élections (6 sièges). L’autre parti nationaliste, Bildu, est le grand perdant de ces élections dans les trois provinces basques. La formation de la gauche indépendantiste semble souffrir de ses échecs aux élections municipales du mois de mai et perd plus de 100 000 voix, et 4 députés. De son côté, le parti socialiste basque perd lui aussi de nombreuses voix (– 90 000 voix, 3 sièges), de même que le PP, qui semble définitivement réduit au rôle de formation politique de second rang en Euskadi (11,62%, 2 sièges). La percée de Podemos, annoncée depuis plusieurs mois dans les sondages, se confirme dans les urnes (25,97%, 5 sièges). Le parti de gauche semble avoir bénéficié d’une part des déboires du parti socialiste, autrefois bien plus présent, et d’autre part des performances faibles de Bildu.

Au total, les nationalistes représentent un réservoir de près de 490 000 voix, contre près de 610 000 voix en 2011. Cette perte massive de terrain, avec une participation plus forte (28,55% contre 32,66% en 2011), n’est pas sans poser la question des rapports de force en Euskadi. Comme en Catalogne, Podemos obtient des scores honorables, tandis que le PP est très largement marginalisé, et les socialistes, habituellement forts, sont distancés. A l’approche des prochaines élections autonomiques, l’année prochaine, la société basque semble fortement fragmentée, et contrairement à la Catalogne, une alliance pré-électorale entre nationalistes est hautement improbable, ce qui contribue à rendre un peu moins lisible les scénarii envisageables.

Quelles peuvent être les conséquences de cette contre-performance historique du PSOE ?

A la tête du PSOE, Pedro Sanchez a mené le parti vers son plus mauvais score. Jamais les socialistes n’avaient obtenu si peu de sièges au Congrès (90). Le parti sort néanmoins rassuré de ces élections : contrairement aux prévisions de nombreux sondages, il n’a été devancé ni par Podemos ni par Ciudadanos. Un résultat qu’il doit principalement à la loi électorale. Dans ce contexte, où un gouvernement auquel participerait le PSOE relève actuellement du fantasme, Pedro Sanchez semble fragilisé. Ses rivaux l’ont laissé être le candidat à la présidence du Gouvernement, sans doute en sachant pertinemment qu’il lui serait quasi impossible de gagner. En conséquence, il est probable que ceux-ci commencent à avoir les dents qui rayent le parquet et réclament la tête de Pedro Sanchez. Parmi eux, Susana Díaz, présidente de la Junta andalouse, fait figure de favorite en cas de succession. Elle n’a déjà pas manqué de rappeler que le PSOE reste majoritaire en Andalousie, en tête des votes dans 5 des 7 provinces de la Communauté autonome. Il est évident qu’elle ambitionne d’être la prochaine candidate socialiste à la présidence du Gouvernement. Restera à savoir si elle le sera dès la prochaine échéance électorale ou non.

C.B.

Pour l’intégralité des résultats électoraux, c’est par ici.

Photo : AFP/José Jordan

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