Les élections autonomique d’hier ont vu la victoire de la coalition indépendantiste Junts pel Si, avec environ 40% des voix et 62 députés. Avec les indépendantistes de gauche radicale de la CUP, le camp indépendantiste compte 73 députés, soit 5 de plus que la majorité absolue. Cette victoire des indépendantistes est incontestables en termes de représentants, pour autant l’absence de majorité en voix (48%) pose plusieurs questions.

Peut-on envisager une coalition entre Junts del Si et la CUP ?

La coalition Junts pel Si, qui regroupe Convergence démocratique de Catalogne (CDC), le parti d’Artur Mas, le président sortant du gouvernement de la Generalitat, Gauche républicaine de Catalogne (ERC), et des membres de la société civile, a largement distancé ses adversaires. Pour autant, si l’on compare ces résultats à ceux obtenus par les deux partis séparément, la victime est un peu moins importante qu’en 2012 : le nombre de voix est à peu près équivalent (environ 2 millions), mais CDC et ERC avaient remporté à eux deux 71 sièges. La CUP, quant à elle, bien plus radicale dans ses positions, et dont le seul point d’accord avec CDC tient à l’organisation d’un référendum sur l’indépendance (sur l’UE, les positions de deux partis sont diamétralement opposées), a plus que doublé son score de 2012 (125 000 voix en 2012, 315 000 en 2015) et remporté 10 sièges (contre 3 en 2012). Au total, le camp indépendantiste est majoritaire.

Cela étant posé, doit-on croire à la pérennité d’une coalition entre les deux listes ? La CUP a très longtemps maintenu qu’elle refuserait d’investir un gouvernement dirigé par Artur Mas. Qu’en sera-t-il en réalité ? Mas accepterait-il de se retirer, lui qui n’était pas un partisan farouche de l’indépendance il y a à peine 10 ans ? Et si c’était le cas, au profit de qui ? Il semble difficile de croire qu’Artur Mas accepterait de laisser la place à Oriol Junqueras, le président d’ERC, avec il ne partage pas grand chose si ce n’est la volonté d’organiser un processus menant à l’indépendance. En résumé, le flou est aujourd’hui total.

Quelle attitude va adopter le gouvernement espagnol ?

Dès son première intervention suivant les élections, Mariano Rajoy n’a pas dérogé à ses habitudes. Après avoir opportunément mis l’accent sur le score en voix réalisé par la coalition Junts pel Si , inférieur à 50% des suffrages exprimés (48%), il a de nouveau affirmé qu’il défendrait l’unité nationale de l’Espagne et refuserait tout dérogation à la loi. Cependant, il a évoqué la possibilité d’une négociation. Mais quelle négociation ? Les lois et normes qui s’appliquent à l’heure actuelle empêchent que puissent être satisfaites les revendications indépendantistes. Il est, à l’heure actuelle, impossible de reconnaître l’existence d’une « nation » catalane, sans même parler de l’éventualité de la création d’un Etat catalan, quand bien même il fût intégré à un Etat fédéral espagnol.

Ce que propose Rajoy, en clair, est dans la droite ligne de son attitude arrogante, à base de recours juridiques, qui est l’une des causes de la situation fragmentée dans laquelle se trouve la Catalogne aujourd’hui. Menacer la Catalogne de mettre en application l’article 155 de la Constitution qui permet de court-circuiter le gouvernement d’une communauté autonome en cas de non-respect des lois espagnoles ne peut être que contre-productif. Pressé opportunément par José Maria Aznar, qui n’est pas un de ses grands supporters, et par nombre de militants du PP qui sont fatigués des revendications indépendantistes, on voit mal Mariano Rajoy opérer un virage radical dans son discours.

Par conséquent, il est clair que rien de changera d’ici aux élections générales de novembre. Après ces élections, il reviendra au parti (ou à la coalition) vainqueur de faire en sorte que l’Espagne telle qu’on la connaît aujourd’hui cesse d’exister d’ici 18 mois. Le PSOE propose, sans doute poussé par les revendications catalanes (1), une réforme de la Constitution visant à faire de l’Espagne un pays fédéral au sein duquel la Catalogne (ainsi, sans doute, que le Pays basque et la Galice) bénéficierait de compétences élargies, et notamment en termes d’impôts, une revendication récurente des autonomistes dont faisait partie jusqu’à récemment l’UDC d’Artur Mas. Cependant, une fédération règlerait-elle le programme ? C’est difficile à dire, et il est évident que cela peut constituer un piège, il suffit de penser à la Belgique, devenu un Etat fédéral il y a plus de 20 ans, et aujourd’hui déchirée par les véléités indépendantistes flamandes.

L’organisation d’un référendum est-elle inéluctable ?

L’organisation d’un référendum sur l’autodétermination dans les 18 mois à venir est la revendication principale de la coalition Junts pel Si. Une revendication à laquelle le gouvernement centreal est évidemment opposé. Cette question divise les partis unionistes : le PP y est évidemment opposé, de même que Ciudadanos. Le PSOE a quant à lui une position plus que floue, tandis que Podemos, par la voix de son leader Pablo Iglesias, bien qu’opposé à toute indépendance, est favorable à ce que les catalans s’expriment sur la question.

Evidemment, l’organisation d’un tel référendum nécessiterait l’adoption de lois le permettant. Au-delà de cette question organisationnelle, est-il acquis qu’un référendum sera organisé ? L’affirmation de l’identité catalane, à mon sens, ne requiert pas la création d’un Etat indépendant. Je suis convaincu que les particularismes catalans ont toute leur place au sein du Royaume d’Espagne, au même titre que les basques ou les galicians. En l’état, il apparaît évident que l’organisation territoriale est l’une de causes d’envinimement de la situation.

Des concessions du gouvernement pourraient-elles faire reculer Artur Mas ? C’est une éventualité évoquée par certains commentateurs. D’aucuns affirment que proposer à la Catalogne une réforme de son Statut dans le but de lui accorder (bien) plus d’autonomie provoquerait une fissure dans la coalition Junts pel Si entre ERC, farouchement indépendantiste, et CDC, historiquement membre de feue la coalition CiU, traditionnellement autonomiste mais pas séparatiste. Concéder à Artur Mas l’octroi de compétences, notamment fiscales, permettrait selon certains de court-circuiter les revendications indépendantistes. Mais n’est-ce pas trop tard ? Cela ressemblerait évidemment à une tentative désespérée de convaincre les catalans attachés à leur identité mais pas forcément désireux d’être citoyens d’un Etat catalan indépendant.

Comme dans le cas écossais, cela ressemblerait aux tentatives désespérées du gouvernement de David Cameron de convaincre – avec réussite donc – les Ecossais de rester partie intégrante du Royaume-Uni. Pourtant, dès les élections suivantes, le parti indépendantiste SNP a gagné la quasi-totalité des sièges écossais au Parlement. Il semble donc que les promesses des unionistes n’aient pas eu la portée espérée, le SNP continuant à promettre à plus ou moins long terme l’indépendance de l’Ecosse. Par conséquent, il serait hasardeux de croire qu’une réforme institutionnelle resoudrait tous les problèmes et sauverait l’unité de l’Espagne. De même, le statu quo serait tout aussi dangereux. Seule la négociation peut permettre d’apaiser la situation et, peut-être, de sauver l’unité espagnole.

C.B.

(1) Il faut garder à l’esprit que sa branche catalane, le PSC, a perdu 26 sièges au parlement de Catalogne en 12 ans.

Photo : Jorge Guerrero, AFP.

Les résultats des élections catalanes d’hier, sur le site du quotidien El Pais.

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