Difficile de tourner une suite à l’excellent The Dark Knight. Et pourtant, Christopher Nolan réussit avec The Dark Knight Rises l’exploit de signer (encore une fois) un très bon film politique. Si, globalement, le dernier volet de la trilogie semble légèrement en retrait par rapport à son prédécesseur, il n’en demeure pas moins excessivement intéressant sur le plan politique.

The Dark Knight Rises a, bien plus que The Dark Knight, fait polémique, certains y voyant un long-métrage faisant l’apologie des positions du parti Républicain, quand d’autres ont dénoncé un film au service des démocrates. Cela traduit parfaitement les difficultés qui naissent au moment d’analyser d’un point de vue politique le quasi-chef d’œuvre de Nolan.

Pour commencer, il convient de s’intéresser au mensonge de James Gordon et Batman quant à la véritable fin d’Harvey Dent. On avait quitté Batman en fugitif, s’accusant des crimes de Double Face afin de léguer à Gotham l’image d’un « saint patron » en la personne du procureur Dent. Si tout semble fonctionner comme prévu en surface, ces huit années écoulées entre les deux films ayant permis de « nettoyer Gotham du crime », le mensonge se fissure peu à peu, à mesure que grandit la culpabilité de Gordon. Batman disparu, la mémoire de Dent a permis aux autorités de faire adopter tout un arsenal de lois dont le détail n’est pas connu, mais dont on peut facilement déduire le caractère répressif, dans la lignée des législations pénales américaines, peu connues pour leur clémence (ou leur efficacité, mais là n’est pas la question). Certains ont pu y voir une référence au Patriot Act, je m’en tiendrai pour ma part à ma première analyse. Ce mensonge, un de plus pour une classe dirigeante de Gotham loin d’avoir été nettoyée de la corruption qui la gangrène depuis des années, sera finalement l’arme psychologique la plus puissante dont disposera Bane, le « méchant » de l’histoire – j’y reviendrai. Prêt à dévoiler la supercherie lors de son discours pour le Harvey Dent Day, Gordon se ravise et improvise un discours rempli de sous-entendus mais terriblement flou. Bane se servira ensuite de ce discours initialement prévu pour entamer encore un peu plus la confiance des citoyens de Gotham vis-à-vis de leur classe dirigeante. Ce mensonge, dont la portée symbolique est très loin d’être négligeable, et sa révélation fournissent à Bane un instrument de choix dans son entreprise de manipulation des masses, faisant particulièrement échos aux diverses expériences de populisme. La volonté de court-circuiter les élites classiques (et majoritairement corrompues), de redonner (artificiellement) sa place au peuple, de supprimer les intermédiaires caractérise tant certaines expériences populistes du XXème siècle que celle de Bane (lui-même facilement manipulé par Miranda Tate, on y reviendra également).

La mise en scène de Bane, qui a permis à certain d’y voir une critique acerbe d’Occupy Wall Street – point de vue que je ne partage absolument pas – donne l’occasion à Nolan de révéler, encore une fois, la noirceur de l’homme,  son caractère profondément mauvais, qui nous renvoie notamment aux travaux de Thomas Hobbes, qui partait du postulat de la nature foncièrement détestable et belliqueuse de l’homme. Les discours de Bane, plus que ses actes, à base de « tous pourris » et d’accusations (en partie fondées) de corruption ne sont qu’une façade, un pan de son entreprise de manipulation des masses visant à anéantir entièrement la population de Gotham. A aucun moment Bane (lui-même téléguidé par Miranda Tate alias Talia al Guhl) n’envisage de rendre aux habitants de Gotham le pouvoir. Faut-il y avoir une critique acerbe de l’anarchie ? Non, en aucun cas : il n’est pas ici question d’anarchie puisque ce ne sont pas seulement les structures de pouvoir – jugées illégitime par la pensée anarchiste – qui sont démantelées, mais bien l’ensemble des institutions et règles qui régissaient jusqu’alors Gotham. Il n’est donc pas ici question d’anarchie, mais d’anomie. Bane détruit l’ordre social, déstructure totalement la société de Gotham. La libération des prisonniers écroués et condamnés grâce aux lois Dent participe de cette entreprise de destruction. Il n’est absolument pas question d’anarchie ici car les structures disposant classiquement du pouvoir coercitif (police notamment) sont immédiatement remplacées par Bane et ses mercenaires. Gotham représente alors l’archétype de l’Etat failli, où les institutions ont laissé leur place à des semblants d’organisations dominantes caractérisées autant par la faiblesse de leurs raisonnements que par la violence qu’ils déploient pour affirmer leur autorité. On peut aisément y voir une comparaison avec la Somalie d’aujourd’hui, déchirée entre divers groupes armés, sans véritable gouvernement.

La justice de Gotham ne disparaît pas, elle est remplacée par une parodie de justice au sein de laquelle se complait un Jonathan Crane aka l’Epouvantail qui rappelle sans ambiguïté les divers accusateurs publics qu’a connus la Terreur. La référence explicite à la Terreur au travers de ces « procès », qui ne sont des audiences de prononcé de  peine, est indéniable. Ces « audiences de prononcé de peine » envoient vers une mort certaine tous ceux qui sont présenté au « juge » Crane. Il n’est pas ici question de guillotine, mais d’exil, ou de mort par l’exil – celui-ci consistant en une traversée de la rivière gelée qui sépare Gotham du continent. Le fait que Caine soit un psychopathe donne un relief supplémentaire à son personnage – l’un des rares à apparaître dans les trois épisodes de la trilogie – qui met littéralement la parodie de justice qu’il rend au service de sa folie. Ses « procès » se caractérisent particulièrement par le non-respect de principes fondamentaux comme la présomption d’innocence ou le principe du contradictoire.

Mirande Tate et Bane s’inscrivent ici dans la lignée du Ra’s al Ghul de Batman Begins : ils prennent pour prétexte la corruption – aussi évidente soit-elle – de Gotham, rendant la ville irrécupérable, pour projeter de la détruire entièrement. Si cela peut faire penser au fanatisme du Joker, on en est toutefois relativement loin, Miranda et Bane ne s’élevant à aucun moment à la « hauteur » du clown psychopathe. Méchants classiques – enfance et vie malheureuses – ils se montrent littéralement obsédés par leur objectif de destruction. Ils n’ont pour objectif que celui de Miranda/Talia, la fille de Ra’s al Ghul, de venger la mort de son père au nom de la Ligue des Ombres. Leur plan pour prendre le contrôle de Wayne Enterprises s’avère magnifiquement planifié et brillamment mené, Bruce ne soupçonnant à aucun moment le double-jeu de Mirande/Talia al Guhl, et encore moins sa véritable identité. Sans revenir sur la faiblesse du jeu de Marion Cotillard – quelle mort ridicule… – le personnage de Mirande/Talia est aveuglé par sa vengeance, et son objectif de destruction de Gotham par tous les moyens possibles. La prise de contrôle de Wayne Enterprises lui permet de voir de ses yeux le réacteur à protons créé par Bruce et que celui-ci se refuse à utiliser. Méfiant vis-à-vis d’une technologie qu’il ne maîtrise pas, Bruce Wayne tient ici une position de « sage » face à la folie meurtrière de Bane et Miranda/Talia, qui le transforment en bombe utilisant les travaux de Leonid Pavel.

Il convient également de s’intéresser à un personnage bien plus intéressant que ce Dark Vador d’occasion qu’est Bane. Ce personnage, c’est Selina Kyle/Catwoman, incarnée par Anne Hathaway. Habituellement étiquetée « ennemie du Batman », Catwoman est en réalité, tant dans les comics que dans les diverses adaptions à l’écran, un personnage bien plus complexe. Sorte de Robin des Bois de Gotham, Selina est obsédée par un seul objectif : faire disparaître de la mémoire (informatique) son passé de « délinquante ». Au travers de sa quête qui semble longtemps vaine, on retrouve le thème du droit à l’oubli, particulièrement intéressant en ce début de XXIème siècle duquel Internet et les réseaux sociaux semblent indissociables. Les obstacles que rencontrent Selina dans sa recherche sont autant d’évocations des dangers que peuvent représenter le « réseau global » qui existe aujourd’hui. Prête à tout pour atteindre son but, Selina n’hésite pas à livrer Batman/Bruce Wayne à Bane, mais l’on sent malgré tout chez elle une pointe de remords, de regrets : elle n’a agi ainsi que pour se protéger elle-même. Cette trahison traduit l’ambivalence du personnage, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. On sent déjà venir la « rédemption » que constituera son ultime volte-face : plutôt que de fuir Gotham après avoir aidé une dernière fois Batman dans sa recherche de la bombe, elle choisit de retourner au cœur de la bataille, et « sauve » finalement l’homme chauve-souris en abattant Bane d’un tir de Batpod. Sa « confrontation » avec Batman permet d’aborder un thème cher à Nolan, celui du sacrifice. Superhéroïne en formation si l’on peut dire, elle ne comprend pas ce que pousse encore Batman à se sacrifier pour Gotham (« Tu ne dois plus rien à ces gens, tu leur as tout donné ! »). Après avoir sciemment choisi d’endosser la responsabilité des crimes de Double Face dans The Dark Knight, Batman choisi cette fois-ci de mourir en emportant la bombe le plus loin possible de Gotham, épargnant ainsi des habitants qui lui ont tourné le dos. A aucun moment Batman n’envisage la possibilité de se venger de Gotham, ce qui marque le point final de son évolution depuis Batman Begins : né pour venger la mort des parents de Bruce Wayne, le Batman meurt finalement en écartant la possibilité de se venger. Bruce Wayne sacrifie définitivement son alter-égo, qui devient dès lors une légende (statufiée) de Gotham – drôle d’écho à la conversation finale entre Gordon et son fils sauvé par Batman de la folie meurtrière d’Harvey « Double Face » Dent dans The Dark Knight.

La thématique du sacrifice est présente tout au long du film, et notamment lors de la conversation entre Alfred et son maître, point final des huit ans d’absence du Chevalier Noir : face aux craintes (justifiées) d’Alfred, Bruce refuse de voir l’échec qui l’attend et rendosse son costume noir. Battu par un Bane physiquement – et psychologiquement – plus fort (à noter, les cris que pousse Batman à chaque combat contre lui, traduisant son essoufflement, et surtout sa souffrance), il doit mourir puis renaître tel le phénix dans les entrailles de cette prison-puits qui a donné naissance à la folie meurtrière de Bane et Miranda/Talia. Référence claire à la maxime de Thomas Wayne dans Batman Begins (« Pourquoi tombons-nous Bruce ?… Pour mieux apprendre à nous relever »), Bruce Wayne sombre tant physiquement que psychologiquement au fond de ce puits avant de renaître. Au cours des cinq mois que dure sa détention, il se reconstruit progressivement, parvenant à apprivoiser sa peur pour finalement s’échapper et regagner Gotham pour la sauver d’une mort certaine. Jamais Bruce n’a perdu l’espoir de s’échapper, et contrairement à ce que prévoyait Bane, cela ne l’a pas fait sombrer dans la désespérance.

Il semble que The Dark Knight Rises soit une représentation de la victoire de l’ordre sur l’anarchie – mot particulièrement mal choisi, on l’a vu. Certains en tout cas ont cru déceler dans ce troisième volet des aventures du Chevalier Noir une exaltation de l’ordre établi. Certes, c’est l’ordre (partiellement corrompu et dont l’autorité repose notamment sur le mensonge de Batman et Gordon) qui ressort vainqueur de l’affrontement entre police et mercenaires de Bane. Certes, l’ordre établi représenté par la bourse de Gotham finit par reprendre ses droits. Mais à quel prix ? La police de Gotham en ressort-elle vraiment grandie ? C’est le personnage de John « Robin » Blake (joué par Joseph Gordon-Levitt) qui nous permet de remettre en question cette affirmation quelque peu simpliste. Jeune idéaliste, orphelin comme Bruce Wayne, il est celui qui sort le milliardaire de son sommeil, et le seul en dehors de Lucius Fox et Alfred Pennyworth à connaître sa double-identité de justicier masqué. La révélation par Gordon du mensonge sur Harvey Dent achève de le convaincre de l’illégitimité – du moins partielle – de la police à lutter contre le crime (1). Une autre scène joue un rôle important dans la prise de conscience de Blake : celle du pont, lorsqu’il tente de faire fuir les orphelins de Gotham et se retrouve confronté à l’armée, complice indirecte de Bane, refusant de les laisser traverser et préférant faire sauter le pont, craignant l’explosion de la bombe. Finissant par jeter son insigne, il suit les traces du Batman, se voyant léguer par Bruce l’équipement de celui-ci. Son véritable prénom, Robin, fait office de clin d’œil au faire-valoir de l’homme-chauve-souris dans les comics et certaines des adaptations cinématographique (dont l’ignoble et complètement raté Batman et Robin de 1997). On peut supposer qu’il reprendra le costume de Batman. Son personnage contraste fortement avec celui de Jim Gordon, commissaire désabusé pour qui l’ordre établi ne saurait être renversé. Son hospitalisation, le fait qu’il soit alité, participent de la représentation de la stagnation qu’incarne Gordon, face à l’idéalisme dynamique de Blake.

D’autres analyses politiques sur The Dark Knight Rises ont pu être écrites, certaines y notamment une condamnation d’Occupy Wall Street (je cherche toujours). Nolan lui-même le reconnaît : plusieurs interprétations de son film sont possibles. Quoi qu’il en soit, The Dark Knight Rises s’inscrit très nettement dans la lignée des deux précédents volets de la trilogie, qu’il clôt de manière remarquable. Cernant les peurs de l’Amérique post-11 septembre, Nolan s’attaque cette fois-ci à celles nées de la crise de 2007-2008, tout en reprenant des thèmes déjà omniprésents dans The Dark Knight, dont notamment ceux du sacrifice et du choix, de la responsabilité personnelle. C’est d’ailleurs ce thème de la responsabilité personnelle qui semble, en quelque sorte, entièrement structurer la trilogie de Nolan tant on le retrouve souvent évoqué.

C.B.

(1)

  • Jim Gordon : « Toi aussi tu devras un jour peut-être affronter ce genre de crise et alors ce jour-là, je te souhaite d’avoir un ami digne de celui que j’ai eu, qui accepte de plonger ses mains dans la crasse afin que les tiennes restent blanches ! »
  • John Blake : « Moi je les trouve plutôt crasseuses vos mains, commissaire. »
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s