Une bonne partie de la critique a consacré le deuxième film de la trilogie Batman (Batman Begins, The Dark Knight, The Dark Knight Rises) de Christopher Nolan comme l’un des meilleurs « films de superhéros » sortis à ce jour, aux côtés de monuments du genre comme Superman (celui de 1978, avec Christpher Reeves et Marlon Brando), Batman ou Batman : le Défi (tous deux de Tim Burton). Indéniablement, la deuxième partie du triptyque de Nolan s’inscrit dans la lignée de ces « incontournables ». Inutiles de revenir ici sur l’interprétation de Christian Bale, éblouissant de noirceur dans son costume d’homme chauve-souris, ou celle, exceptionnelle, d’Heath Ledger en Joker qui lui a valu un Oscar (posthume) du meilleur second rôle.

Ce qui rend The Dark Knight, le Chevalier Noir si exceptionnel, c’est également la portée politique de son message. Tout au long des 143 minutes du film se succèdent les scènes qui font de celui-ci l’un des meilleurs films politiques de ces dernières années. Avant de s’intéresser en détails à celles-ci, il convient de se pencher sur les personnages du Joker et de Harvey Dent, le « chevalier blanc » devenu Double-Face, l’un des éminents méchants de l’univers Batman. Le Joker, magistralement interprété par Ledger sombre dans la folie meurtrière la plus totale, détruisant au passage les clichés habituels sur les méchants des films de superhéros : contrairement à Magneto (X-Men), point d’enfance malheureuse chez ce monstre au sourire malsain, qui prend un malin plaisir à inventer une nouvelle explication quant à l’origine de ses cicatrices à chacune de ses victimes. Bien loin d’un Erik Lehnsherr ou d’un Harry Osborn (Spiderman), le Joker s’inscrit parfaitement dans son époque, à mi-chemin entre un gangster sans foi ni loi – rien à voir avec la Pègre de Gotham – et un terroriste fanatique. Le thème du terrorisme, omniprésent dans The Dark Knight, s’exprime dans toute son intensité au travers du Joker, dont le fanatisme n’a d’égal que la folie. Il n’existe que grâce au Batman, et en est parfaitement conscient : sans le Batman, le Joker n’a aucune raison d’être, il ne peut que disparaître. Le Joker ne se définit qu’en opposition à son grand ennemi l’homme chauve-souris : Nolan dessine ici une nette filiation entre son bouffon et le terrorisme contemporain, fanatique, prêt à tous les sacrifices pour atteindre une cible sans laquelle il n’aurait aucune raison d’exister. La pègre de Gotham ne tient à aucun moment la comparaison avec le Joker qui n’hésite pas à faire sauter un hôpital et à prendre en otage des médecins et des malades pour arriver à ses fins diaboliques. Ainsi le Batman joué par Christian Bale apparaît-il comme l’un des derniers remparts face au terrorisme du bouffon maquillé. Contrairement aux superhéros « classiques » (Superman, Green Lantern, Spiderman, etc.), Batman ne tergiverse (presque) jamais, n’hésitant à employer des moyens de lutte bien éloignés des standards héroïques, s’inscrivant dans la lignée d’une administration américaine friande de drones et autres juridictions militaires depuis le 11 septembre 2001 suivie rapidement par la promulgation du Patriot Act. Comme Bush puis Obama, Batman ne lésine pas sur les moyens, n’hésitant à faire enlever en plein Hongkong un banquier véreux ou à tenter de faire parler à l’aide de ses muscles un Joker fou à lier.

Le personnage de Harvey Dent est quant à lui bien plus complexe que celui du Joker. Incarnation du « chevalier blanc », le procureur incorruptible est l’image même de la lutte (désespérée ?) de Gotham contre le crime organisé. Allié à Batman et à l’un des rares flics encore honnêtes de la ville, James Gordon, Dent est la figure de proue de ce trio, le « meilleur d’entre eux ». C’est justement pourquoi le Joker en fait sa cible principale, après avoir compris qu’il ne pourrait que disparaître s’il venait à tuer Batman. Avec un machiavélisme déconcertant, il parvient à transformer le procureur en un méchant classique. Dent s’inscrit parfaitement, contrairement au Joker, dans la lignée de ces méchants dont l’histoire explique la « déviance », ces Magneto, Harry Osborn (Spiderman), Loki (Thor, Avengers) ou le Pyro du X-Men 2 de Bryan Singer. Ce sont ses (mauvais) choix qui l’amènent à devenir Double-Face. Par l’intermédiaire de ce personnage, Nolan montre à quel point il est facile de corrompre même le plus incorruptible des politiciens. La mise en scène de la mort de Rachel suffit à le faire basculer, quand seul un superhéros comme Batman, bien qu’humain, parvient à résister à la douleur et à ne pas se détourner de son objectif : le Joker. La thématique du choix est omniprésente autour de Dent : il est toujours plus facile de sombrer de l’autre côté que de rester incorruptible. C’est le message (de désespoir) que fait ici passer Nolan : la désaffection pour la la politique est évidente, et Harvey Dent la personnifie. Manipulé par le Joker et ses mises en scène, il devient ce qu’il a toujours combattu, aveuglé par sa vengeance, comme tant d’autres avant lui. Son choix rationnel – certes manipulé, il n’en est pas moins conscient de ses actes – fait de lui Double-Face, allégorie de la corruption politique née de choix délibérés de certains membres du personnel politique, bien loin de prendre en considération le bien commun. C’est que Gordon Tulloch et James Buchanan mettent en lumière dans leurs travaux : l’intérêt général disparaît face à l’intérêt particulier du personnel politique. On retrouve exactement ce schéma avec Harvey Dent, prêt à tout pour poursuivre son intérêt personnel : celui de se venger. On pourra remarquer que sa vengeance n’a absolument rien à voir avec celle de Bruce Wayne : si Batman naît du « besoin » de vengeance de Wayne, il n’en demeure pas moins un justicier, ce que n’est à aucun moment Double Face. Obnubilé par sa vengeance personnelle, la Justice ne l’intéresse pas. Il n’ambitionne pas de rendre la justice, mais sa justice.

Dans un tout autre contexte, on retrouve la thématique du choix : deux bateaux piégés par le Joker doivent se faire sauter l’un l’autre ou tous les deux exploserons. Dans l’un d’entre eux, on retrouve des prisonniers de droit commun, dans l’autre, des passages lambda. Au travers de cette scène, Nolan reproduit un schéma classique : pour se sauver, un groupe A doit sacrifier un groupe B. Classiquement, cela aurait dû mener l’explosion d’au moins un des deux bateaux, la peur de mourir poussant normalement un groupe à décider de la mort de l’autre pour se sauver. Le personnage du prisonnier qui jette finalement le détonateur par-dessus bord est particulièrement important ici : alors que tout laisse présager qu’il finira par faire sauter l’autre bateau, depuis ses jeux de regards jusqu’à l’intonation de sa voix, il se révèle être un personnage particulièrement humain, loin de sa situation de condamné. Au contraire d’un Harvey Dent ayant fait le choix de la vengeance et de l’intérêt personnel, ce prisonnier sans nom (c’est à souligner, comme si Nolan avait délibérément choisi d’en faire un héros anonyme) fait le choix du sacrifice – du moins le croit-il. Au travers de lui, Nolan donne (finalement !) un signe d’espoir, après plus de deux heures de film, au cours desquelles la noirceur de l’homme domine. Après le message de désespoir porté par Harvey « Double Face » Dent, c’est cet inconnu en combinaison orange – la symbolique est ici particulièrement importante – qui redonne, en quelque sorte, « foi » en l’humanité.

Autre point tout aussi important d’un point de vue politique : le personnage de Lucius Fox, joué par Morgan Freeman. L’armurier de Batman revêt une importance toute particulière dans ce film, malgré son rôle relativement secondaire : chargé de répondre aux demandes d’équipement de Bruce Wayne, il se retrouve finalement face à sa propre invention, détournée par Batman pour espionner tous les citoyens de Gotham City. Dans sa lutte contre le Joker, l’homme chauve-souris n’hésite à aucun moment quant aux moyens à utiliser (point en partie développé un peu plus haut). Il détourne donc l’invention de Lucius (un téléphone portable capable de servir de sonar) pour en faire un gigantesque outil de recherche du Joker à l’échelle de Gotham. Ce détournement pose la question des limites de l’espionnage, et de la proportionnalité des moyens de lutte contre le terrorisme. Lucius Fox adopte ici une posture assez classique : il accepte de traquer le Joker mais donne finalement sa démission à Bruce Wayne. Face à un dilemme, Lucius Fox accepte de se servir d’un outil qui le répugne pour traquer le Joker. Bien que tourné en 2008, The Dark Knight connaît un écho particulièrement important dans l’actualité : les écoutes sauvages menées par la NSA. Il est encore une fois fait référence aux limites de l’antiterrorisme : peut-on lutter efficacement contre une telle menace sans bafouer des libertés fondamentales, souvent garanties constitutionnellement ? La réponse de Nolan, avec The Dark Knight, est non : c’est le détournement de l’appareil construit par Lucius Fox qui permet à Batman d’en finir avec le Joker, rien d’autre. La fin justifie les moyens, en quelque sorte.

Enfin, un dernier point revêt une importance particulière : la discussion entre Batman et le désormais commissaire James Gordon au-dessus du cadavre de Harvey « Double Face » Dent. Ils décident que faire porter à l’homme chauve-souris la responsabilité des crimes de Double Face, se refusant à faire tomber le procureur Dent de son piédestal. L’élevant artificiellement (le fait que le drapeau de Gotham soit à l’envers lors des obsèques de Dent est particulièrement important) au rang de héros, ils créent de toutes pièces une image parfaite au sein d’une mythologie démocrate indispensable à Gotham et ses habitants. Le statut artificiel (et posthume) de héros de Harvey Dent est particulièrement important, au moment de rebâtir Gotham, laissée en ruines, tant physiquement que psychologiquement, par le Joker. Cette mythologie artificielle qui renvoie au besoin de héros « ordinaires » de la population devient un outil indispensable. Le fait que Batman avance masqué l’exclut, le rend inaccessible (au contraire d’autres héros comme Superman). Batman est un superhéros, il n’est pas un héros au contraire d’Harvey Dent. Batman et Gordon décident de créer de toute pièce une légende pour le « bien commun » de Gotham – on retrouve ici avec Batman l’idée du sacrifice déjà abordée avec l’épisode des deux bateaux.

Comme le premier épisode de la trilogie de Nolan, Batman Begins, The Dark Knight reprend avec succès le thème de la responsabilité personnelle au travers des personnages du Joker et de Harvey « Double Face » Dent. Terriblement ancré dans son époque, le deuxième épisode de cette trilogie semble presque entièrement consacré au thème de la lutte contre le terrorisme, par définition fanatique, du Joker. Il n’est pas difficile de voir derrière le Joker les menaces que combat l’Administration américaine depuis 2001, parfois au mépris des libertés fondamentales garanties par la Constitution américaine. Plus qu’un simple film de super héros sortant des studios de DC Entertainment, Nolan livre avec ce second opus de sa trilogie Batman un véritable chef d’œuvre du film politique, noir à souhait, bien épaulé par les interprétations magistrales de Christian Bale, Aaron Eckart et Heath Ledger.

C.B.

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